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La colonisation nous a fait brûler des étapes et a plombé notre développement.  

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Rama Yade, en disant à Eric Zemmour : « Sans Colonisation, Je serais à quatre pattes Par Terre, en Brousse », a, par cette double ironie, montré aux colonisateurs combien ils sont amnésiques en se voulant les seuls faiseurs de civilisation. D’ailleurs, Jacques Chirac a été obligé, devant le tollé général, d’abroger l'article 4 de la loi du 23 février 2005 qui stipulait que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française en outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». La référence aux 4 pattes et à la brousse évoquée par Rama Yade était juste une façon singulière pour ridiculiser la position de Zemmour qui pense, comme ses acolytes, que la France et l’Europe ont apporté la civilisation à l’Afrique.

Pour que le terme de « colonisation » en arrive à la signification qu’il prend au début du vingtième siècle, il faut que soit postulée l’existence de populations pleinement évoluées et capables de se faire les sujets conscients d’une expansion civilisée. Pour mieux saisir le sens de la colonisation en tant qu’expansion civilisée, revenons à la définition même du mot « civilisation ».

Une civilisation est un ensemble complexe de phénomènes sociaux, de nature transmissible, présentant un caractère religieux, moral, esthétique, technique ou scientifique, et communs à toutes les parties d’une vaste société, ou à plusieurs sociétés en relations. On peut citer « la civilisation chinoise, la civilisation méditerranéenne, européenne ou même africaine » etc…Il est indispensable de rappeler à ce moment que la fondation d’une civilisation ne représente pas le summum de l’humanité, l’Allemagne nazie était indéniablement un pays civilisé ce qui ne l’a pas empêché d’atteindre les summums de l’inhumanité.

Cette définition renvoie à celle, classique, de Tylor qui, dans Primitive Culture en 1871, avait rapproché en ces termes culture et civilisation : « Le mot culture ou civilisation, pris dans son sens ethnographique le plus étendu, désigne ce tout complexe comprenant à la fois les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés et habitudes acquises par l’homme dans l’état social ».

Dans cette optique, la civilisation occidentale dite « européenne » ne représente que l’une des nombreuses et diverses civilisations ou cultures peuplant le globe terrestre et faisant sa pluralité et sa richesse. Chacune de ces sociétés, de ces cultures a donc une civilisation, c’est-à-dire un mode caractéristique d’organiser matériellement et symboliquement sa vie collective. La seconde acception du mot, plus restreinte, a une dimension absolue ; c’est évidemment celle qu’ont en tête certains intellectuels comme Georges Hardy et Arthur Girault lorsqu’ils pensent à la colonisation comme l’œuvre des seuls peuples civilisés. Ainsi donc, eu égard à la première conception, les africains eux aussi avaient leur propre civilisation en rapport avec leur milieu naturel hostile et beaucoup plus difficile à dompter.

En revanche, cette seconde définition fait aussi de la notion de « civilisation » un concept excluant : il exclut alors que toutes les cultures soient des civilisations. Dans cette perspective, Joseph Folliet peut dénoncer l’existence de peuples totalement privés de « civilisation ». « Le concret présente des civilisations, les unes au sens plein du mot, qui se rapprochent plus ou moins de la civilisation, les autres, au sens large, qui s’en éloignent plus ou moins. Enfin, on peut envisager l’hypothèse de peuples si misérables et si dénués qu’on doive refuser de leur appliquer le terme de civilisation ».

Le terme de civilisation utilisé au singulier contient donc implicitement l’idée d’une hiérarchie entre les différentes civilisations ou cultures, construite à partir de la distance qui les séparent de la définition absolue. Cela signifie que, pour reprendre encore une fois les mots de Joseph Folliet : « les civilisations données sont inégales, se hiérarchisent entre elles selon qu’elles reflètent purement la civilisation ». Pour les détenteurs de cette conception de la civilisation, seuls les pays les plus avancés, ceux scientifiquement et techniquement plus développés, organisés socialement de la façon la plus rationnelle, en pratique, seuls les États occidentaux – ou ceux qui ont adopté les « traits essentiels » de l’Occident, parmi lesquels la capacité de se faire l’acteur d’une expansion de type colonial est certainement décisive – participent, selon cette définition, de la véritable civilisation et peuvent donc se dire civilisés.

Seuls les pays occidentaux doivent ainsi être pensés comme capables de colonisation en tant qu’expansion civilisée. Ils détiennent donc le monopole à la fois de la civilisation et de la colonisation, même si on considérait l’Allemagne comme non civilisée pour avoir des colonies en 1918. Selon Arthur Girault, la capacité de coloniser est en effet le signe distinctif permettant de reconnaître les sociétés humaines les plus accomplies : « Il semble que les nations supérieures en civilisation ont colonisé comme poussées par une force naturelle ».

Le fait que les pays occidentaux soient les seuls à être historiquement capables de « colonisation » fonctionne comme une confirmation du fait que la civilisation occidentale est la plus avancée, ou même qu’elle représente la seule civilisation digne de ce nom car seule capable d’expansion civilisée. La définition de ces concepts présente une singularité évidente, qui démontre comment les thèses de base de la pensée coloniale ont pénétré en profondeur notre vocabulaire.

Le concept de civilisation ne peut être épuisé seulement en relevant son caractère excluant. La définition absolue rapportée ici, a le défaut de faire apparaître la civilisation comme un état plutôt qu’un processus. Elle ne dit rien du rapport entre les peuples civilisés et les peuples sauvages ou barbares, qui représentent l’objet de la relation coloniale. Elle ne nous aide donc pas à comprendre le lien que la « colonisation » en tant que « civilisation » pose d’emblée entre ces deux termes, à savoir la pleine équivalence entre « colonisation » et « civilisation ».

La civilisation de l'Europe qui se dit « moderne », c'est la civilisation de l'homme tiraillé. L'homme européen est séparé de la nature et du cosmos. Il pense les avoir vaincus et il croit les dominer. Il ne les associe pas dans son évolution. L'homme de la civilisation européenne est un homme qui à force de penser et de vaincre la nature a fini par être vaincu par sa propre puissance. Il est devenu le prisonnier des objectivations de son propre esprit, le prisonnier de ses concepts et des catégories qu'il a inventées pour appréhender le monde. C’est ce qui dans certains cas peut conduire à une nouvelle forme de barbarie, la barbarie de l'âge moderne, la barbarie scientifique, n’est-ce pas la thèse développée par Aimé Césaire ?

En regard de la civilisation européenne ou industrielle, qu'est-ce qui caractérise la civilisation africaine ? C'est sa puissance d'intégration et d’imprégnation à la nature. Si j'avais à définir la civilisation noire, je la définirais comme une tentative réussie d'intégration de l'homme dans la société, de la société dans la nature et de la nature dans la vie. Ce sont des sociétés communautaires, comme dit Senghor, communaucratiques, comme l’affirme Sékou Touré. Ce qui est au fond la même chose à savoir que ces sociétés ont réussi à établir sur des bases saines les rapports de l'homme, de l'individu et le la société, à mi-chemin d'un totalitarisme écrasant et de l'individualisme détériorant comme le stipule la civilisation européenne.

Vous voyez facilement les qualités que ce type de société peut développer comme l'esprit de justice et l'esprit de solidarité c’est le sentiment d'une cohésion sociale, en somme un humanisme. Il y a un humanisme nègre comme il y a une sagesse nègre. Et cela doit être mis à l'actif de la civilisation africaine.

La civilisation est donc basée sur la notion de communauté, de famille. Dommage que cette famille fasse naître un sens de la solidarité extrêmement poussé qui aujourd’hui rentre en conflit avec le besoin d’individualisation criant de la société Africaine postcoloniale en proie au capitalisme et à la mondialisation, les conséquences sociales sont dramatiques et n’ont pas fini de s’aggraver tant cet élément est essentiel à la société Africaine. Dans une précédente contribution, j’avais parlé de la pesanteur de la famille africaine, ceci avait provoqué un tollé général, mais il faut se rendre à l’évidence que la colonisation a plombée notre évolution « civilisationnelle ».

Voilà donc notre jugement de valeur établi. La civilisation africaine, à côté de ses défauts qui sont évidents à toute œuvre humaine, a ses vertus spécifiques, des vertus qui font qu’elle mérite de vivre et même de survivre. D'ailleurs, pourquoi ne pas le dire, toutes les civilisations méritent de survivre ! « L’humanité est un ensemble polyphonique » et chaque fois qu'une civilisation est détruite ou ignorée, c'est la richesse du monde qui en est appauvrie d'autant. Car jamais et quelle que soit la grandeur d'une civilisation, elle n'exprimera la totalité des possibilités humaines et il est donc bon pour l'homme que d'autres civilisations, à côté de civilisations même éminentes ou prédominantes, courent leurs chances au nom de l'homme.

Mais il reste un second problème. Il ne suffit pas de dire qu'il est souhaitable que la civilisation africaine survive. La question, la vraie question est de savoir si elle peut survivre et si elle a des chances de survie. L’évolution du monde vers la civilisation est un processus de progressive unification ou simplification du monde, d’extension de la civilisation à la totalité planétaire. Le terme de « civilisation » ne fait donc pas seulement allusion à l’existence de sociétés culturellement supérieures, mais aussi à la nécessité d’étendre progressivement leurs habitudes culturelles, morales, politiques, religieuses, scientifiques à l’ensemble du genre humain.

L’Afrique a donc subi par la colonisation une fuite en avant et un énorme saut sans passer par les différentes étapes inhérentes à l’évolution de toute société. Ainsi la France, l’Espagne, le Portugal comme la Grande Bretagne ont subi tour à tour toutes les étapes de leur évolution. La France n’avait-t-elle pas été en retard par rapport à sa révolution industrielle ?

Malheureusement, l’Afrique, quant à elle a été dominée par des vagues successives de colonisations et de dépendances vis-à-vis de civilisations d’origine étrangère (judéo-chrétienne, musulmane, européenne) qui au lieu d’apporter ou de compléter ont détruit. L’Afrique n’avait pas de civilisation ou était considérée comme tel. Ou ce qui existait n’était considéré que barbarie qu’il fallait détruire jusqu’à notre subconscient collectif.

La colonisation en tant qu’expansion civilisée est l’acte politique par lequel un peuple évolué prend en charge la civilisation du monde. Selon Georges Hardy, la colonisation est : « avant tout le principal organe de transmission des acquisitions de l’esprit humain aux parties de la planète que leur situation géographique ou leur volonté d’isolement tenaient à l’écart des courants de civilisation ».

Il s’agit d’une définition lourde d’implications que nous allons tâcher éclaircir pour une meilleure compréhension de tout un chacun, colonisateurs et colonisés compris.

Tout d’abord, il convient de souligner le fait que définir le processus de colonisation comme équivalent à un processus de civilisation signifie produire, par une simple définition, une première et complète justification de l’entreprise coloniale, une justification qui non seulement peut être posée comme congruente avec l’universalisme dont la France se vante, mais peut aussi s’appuyer sur lui pour affirmer sa propre nécessité.

Si l’universalisme républicain représente en effet, la quintessence de la civilisation française, c’est seulement en référence à la tradition universaliste et républicaine que l’on peut comprendre correctement l’équation posée par la pensée coloniale entre civilisation et colonisation. Selon Raymond Betts, cette équation constitue le produit le plus spécifique du discours colonial français : « aucune théorie coloniale n’a accentué l’idée d’une mission civilisatrice comme l’ont fait les Français en posant la nation comme réformatrice de sociétés elles-mêmes incapables de tout changement significatif ».

La colonisation en tant qu’instrument de la civilisation du monde se présente donc, par définition, comme l’instrument de la diffusion des valeurs universelles typiques de la tradition française au monde entier. Ainsi défini, le colonialisme français comme celui des autres apparaît, non seulement être juste, mais être un devoir : en effet si l’on veut croire en la vocation universaliste de la France – si l’on veut penser que la tradition républicaine compose une part décisive de ce qui se définit comme la civilisation française – l’équivalence entre civilisation et colonisation ici proposée montre que le colonialisme s’estime non seulement approprié avec la vocation à l’universel du pays, mais un instrument fondamental de sa réalisation.

Selon Albert Sarraut, le représentant le plus important du « parti colonial », et l’un des théoriciens les plus subtils du colonialisme, seule la disposition à l’universel de la France peut expliquer de façon adéquate la spécificité de la « vocation coloniale française ». La colonisation est légitime quand le peuple qui colonise apporte avec lui un trésor d’idées et de sentiments qui enrichira d’autres peuples ; dès lors la colonisation prise dans ce sens n’est pas un droit, elle est un devoir. L’autonomie est le modèle de relation le plus libéral, qui renvoie directement au caractère pédagogique de l’entreprise coloniale. Il affirme : « de même que le but de l’éducation est de faire des hommes capables de se conduire eux-mêmes et destinés à sortir de la puissance paternelle à leur majorité, de même le but de la colonisation est de former des sociétés aptes à se gouverner elles-mêmes et à se constituer une fois mûres en États indépendants ». On peut se demander alors qu’était l’Afrique avant l’ère coloniale même si celle-ci a duré particulièrement trop longtemps.

Ainsi le principe de l’autonomie caractérise en particulier la politique coloniale britannique. Lui aussi contient, selon Girault, une idée juste, qui est que personne ne peut mieux veiller à ses propres affaires que l’intéressé, c’est-à-dire le colon. Elle présuppose cependant que la population du territoire dépendant soit homogène. C’est pourquoi elle ne peut fonctionner que dans les colonies de peuplement, où les populations indigènes ont été totalement supplantées par les colons.

L’« assimilation » constitue la voie spécifiquement française de la colonisation, que la France prétend pratiquer depuis le XIXe siècle. Le sens premier d’« assimiler » est de « rendre semblable à ». Pratiquer une politique coloniale ordonnée selon les principes de l’assimilation signifie étendre le principe de l’intégration républicaine au territoire colonial. La politique coloniale vouée à l’assimilation n’a pas en effet comme idéal « la séparation, mais tout au contraire, une union de plus en plus intime entre le territoire colonial et le territoire métropolitain ».

Selon Arthur Girault, elle s’inscrit dans la droite ligne de la tradition républicaine, qui impose de penser la nation dans un sens rigoureusement unitaire. Dans la logique d’une politique d’assimilation, et conformément au principe républicain selon lequel la loi doit être unique et valoir uniformément pour tous les membres de la nation, toutes les lois approuvées par la mère patrie doivent valoir aussi dans les colonies : « Dans le système de l’assimilation, colons et habitants de la Mère-Patrie sont traités de la même manière, ont les mêmes droits, le même statut ».

Le processus de civilisation sur lequel repose la colonisation passe par l’assimilation des colonies à la mère patrie, instrument nécessaire de la construction patiente et progressive de l’unité du genre humain. La voie de l’assimilation est une voie que le discours colonial reconnaît comme difficile et constellée d’obstacles. Ce sont ces obstacles que nous devons maintenant considérer attentivement.

L’impérialisme en tant que phénomène historique exigeait comme corollaire fondamental une opération de type culturel, sans scrupule, capable de monopoliser le savoir sur le temps et son véritable déroulement, c’est-à-dire une « chrono politique » adéquate. La production de cette « chrono politique » est, selon Johannes Fabian, la préoccupation spécifique du savoir anthropologique depuis ses origines.

L’anthropologue a le monopole du savoir sur le temps, il a la connaissance de son véritable déroulement. C’est à partir d’une telle présomption que l’objet du discours anthropologique – l’Autre – est invariablement projeté dans un autre temps. L’anthropologie apparaît ainsi comme : « un discours dont le référent a été effacé du présent du sujet parlant/écrivant. Cette

« relation pétrifiée » est un scandale. L’Autre aspect de l’anthropologie coïncide, au bout du compte, avec d’autres personnes qui sont nos contemporains ».

Pour Johannes Fabian, le scandale de l’anthropologie réside dans le « denial of coevalness » entre l’anthropologue et l’objet de son étude, c’est-à-dire dans la négation systématique de la contemporanéité entre observateur et observé. Cette négation apparaît dans toute sa complexité à travers la pratique ethnographique, où la contemporanéité de l’anthropologue et de son objet ne peut être niée.

Le même scandale et la même problématique traversent la pensée coloniale, qui, si elle confine idéologiquement les colonisés dans le passé de l’histoire humaine, ne peut pas éviter de les reconnaître comme contemporains au moment de sa mise en œuvre : en tant qu’objet de pouvoir, l’« autre » colonial ne peut qu’être reconnu comme étant présent. Face à l’évidence dramatique de la contemporanéité du colonisateur et du colonisé, l’allochronie du discours colonial n’est pas simplement un fait linguistique, mais un acte éminemment politique. Son résultat est double : d’un côté, il permet la production d’une cosmologie politique « political cosmology », fondée sur la relégation des populations colonisées à un niveau hiérarchiquement inférieur de l’autre, il permet de soutenir que cette même cosmologie se base sur l’idéal de l’unité du genre humain.

Les bienfaits de la colonisation ont souvent été exposés depuis Jules Ferry et encore dans ce début de siècle. L’Europe domine le monde, la France doit avoir sa place, elle doit être capable de donner et de recevoir. Il faut bien sûr trouver des débouchés à son industrie, assurer son approvisionnement en matières premières et énergétiques, placer ses capitaux et investir dans les colonies. Elle doit aussi stratégiquement être présente sur tous les continents et donner des bases à sa marine. Elle a aussi cette grande mission civilisatrice, celle qui consiste à apporter hygiène, santé, nourriture, infrastructures, instruction, à unifier par sa langue et sa culture et pacifier les « races dites inférieures ». Plus rarement également, elle va peupler le monde.

Cependant, les réalités de la colonisation s’avèrent différentes. Les français investissent peu dans leurs colonies et davantage en Europe. Avant d’être civilisées, les populations seront en partie massacrées, disséminées ; même l’école est un mythe puisque pour certaines colonies comme l’Algérie on passe certes de 0,8% à 13% d’enfants alphabétisés mais le résultat est bien maigre ; en Indochine les postes de l’administration coloniale sont réservés aux colons même si les élites locales ont des compétences égales ou supérieures. En Afrique on donne des privilèges à compte-goutte, on divise pour mieux régner on assimile à outrance. Seul l’enseignement catholique ou évangélique a eu quelques résultats notoires ; l’enseignement public, quant à lui, visait à former une élite pour les besoins exclusifs de l’administration coloniale.

Si le développement économique est réel pour beaucoup de régions, il s’agit le plus souvent de satisfaire les besoins économiques français et de l’Europe et les aménagements ne concernent que les littoraux ou les régions exploitées et déséquilibrent le territoire. À l’esclavage on a substitué le « travail forcé » qui a vu des entités entières de population mourir dans les travaux de constructions ferroviaires. Ainsi on a estimé à dix morts par kilomètre de voies construit lors de l’édification du « Congo Océan ».

Si les progrès dans le domaine de la santé et de l’hygiène existent pour les besoins du capitalisme, l’action éducative et sociale contribue à répandre les valeurs européennes et à imposer un modèle unique. C’est d’ailleurs à partir de ce modèle que les mouvements d’indépendance se fonderont pour mener une lutte sans merci pour l’indépendance des anciennes colonies.

Les économies africaines ont été déstructurées, monétarisées, extraverties car tournées vers l’extérieur. Les conséquences de cette extraversion de nos économies dites néocoloniales constituent à nos jours une des causes de notre sous-développement. Au niveau des mœurs on apprend plus à exploiter, l’égoïsme fait table rase de nos capacités à vivre en communauté et de se développer en rapport avec la nature malgré son âpreté.

Heureusement un phénomène nouveau est apparu dès l’indépendance des pays africains dans les années 1960, c’est-à-dire le désir de connaître les bases de notre civilisation. Celui-ci est venu grandement influencer le type de recherches effectuées en Afrique. Les Africains se remettent alors eux-mêmes en question et cherchent à réécrire leur propre histoire, le moment charnière ayant toujours été l’arrivée des Européens. Ainsi, la recherche est dans l’ensemble axée sur la période précoloniale faisant fi de la domination d’origine religieuse. C’est ce qu’on nomme la « décolonisation de l’histoire ».

On se concentre donc sur les sociétés africaines et les civilisations précoloniales en utilisant la multidisciplinarité (l’archéologie, l’ethnologie, la linguistique) pour démontrer toute la richesse d’un continent qui a été décrit comme « barbare ». Le but est aussi de permettre enfin à des Africains d’écrire leur propre histoire. Pendant plus de 200 ans, ce sont les Européens qui ont eu le monopole de l’écriture de l’histoire africaine, une histoire fortement teintée idéologiquement. Hegel, comme Sarkhozy prétendait d’ailleurs que les Africains n’avaient ni histoire ni civilisation. Les Africains des années 1960 se sont donc mobilisés pour mettre fin à cette vision biaisée de leur continent et de leur histoire.

Ainsi, dans les années 1960, le professeur Cheikh Anta Diop a produit une thèse sur les civilisations africaines qui, même si ses conclusions sont contestées, a permis de lancer la recherche sur le sujet et une remise en cause de l’histoire préétablie par le colonisateur. Cependant, la plus grande initiative provient de l’UNESCO qui a publié, dans les années 1970, son Histoire générale de l’Afrique en huit tomes dans laquelle l’apport des historiens africains est prédominant. L’approche multidisciplinaire est mise en avant, et il y a environ une vingtaine d’historiens africains qui vont participer à ce vaste projet. À travers ces huit tomes, les Africains reprennent le contrôle de leur histoire et de la façon de l’écrire et de la présenter. C’est une énorme avancée pour la recherche. Pour les Africains, c’est la période précoloniale qui est la plus à même de mettre en valeur et de définir leur identité réelle et l’essence de leur nation. L’UNESCO voulait véritablement redonner l’histoire de l’Afrique aux Africains, mais sur des bases scientifiques et non idéologiques.

Cependant, tout n’est pas rose dans la conception de l’histoire africaine. On a en effet vu certaines dictatures du continent développer une manipulation certaine de l’histoire, le tout, afin de légitimer leurs régimes. Le développement d’histoires dites « officielles » a une forte tendance à exagérer certains aspects de l’Afrique précoloniale tout en faisant de la colonisation l’épicentre des maux du continent. Malgré tout, de grands projets de recherche sont aujourd’hui en cours sur l’histoire africaine. Encore une fois, l’UNESCO développe une histoire sur le circuit de l’esclavage qui est un grand succès de collaboration entre les historiens africains. Un livre a d’ailleurs été publié. Un autre grand projet, cette fois spécifiquement sur la décolonisation, est aussi en cours de production, avec un système de bourses internationales pour inciter les chercheurs de qualité à y participer. À la suite de ses années d’Apartheid, l’Afrique du Sud devient un leader dans le domaine de l’histoire africaine. Même les afro-américains ont subitement marqué leur intérêt pour le continent africain et son histoire c’est-à-dire leur propre histoire.

Encore une fois, c’est la volonté politique des États qui peut nous permettre d’être à la recherche de la vérité. Les dirigeants sud-africains ont, en 1994, instauré des politiques de discrimination positive qui ont porté leur fruit, puisque cet État investit dans la recherche afin de promouvoir ce qu’ils appellent la « renaissance africaine ». Toute cette stimulation de la recherche promet des résultats forts intéressants sur l’histoire de l’Afrique.

Il existe en outre, entre les historiens africains et ceux issus de la diaspora, une excellente collaboration. La mise en place de systèmes de cotutelle, le développement de colloques et de congrès permettront sans nul doute un échange de connaissances et une collaboration extraordinaire. En tant qu’Africain, il faut travailler tout en ayant un réseau assez vaste de contacts et de liens qui permettent à la recherche de progresser selon des approches différentes et stimulantes. Il faut comprendre que de nombreux historiens africains ont décidé de quitter l’Afrique afin d’aller étudier et travailler en Europe et en Amérique où les moyens (financiers, logistiques et autres) sont beaucoup plus efficients. Ainsi, les États-Unis représentent un pays où la recherche sur l’Afrique est en ébullition, notamment en raison du nombre important de chercheurs africains qui s’y installent.

De plus, comme je le mentionnais auparavant sur la volonté politique des États face à l’Histoire, l’Europe et l’Amérique possèdent une curiosité sur la chose historique qui est beaucoup plus développée que dans la vaste majorité des pays de l’Afrique. D’ailleurs, le peu de moyens dont disposent ces États les pousse à faire des choix de formation qui sont beaucoup plus axés sur les aspects techniques et scientifiques que sur la recherche en sciences humaines.

Cette collaboration entre les historiens africains et ceux du reste du monde peut pourtant s’avérer difficile et complexe. Face à une catégorie d’historiens traitant l’histoire comme une science, s’opposent les historiens qui perçoivent l’histoire comme un combat contre la « falsification et la vision euro centriste » de l’histoire africaine. Ces derniers défendent l’idée que l’ensemble des problèmes africains est attribuable à la colonisation. Ils considèrent, et là nous pourrions reprendre en partie le proverbe africain, que « les lions doivent combattre la vision des chasseurs afin de faire triompher leur vision de l’histoire ». Cette approche assez agressive entraîne parfois la condamnation d’autres historiens dits « objectifs » comme étant des « traîtres ».

Cependant, l’essentiel du débat sur la question coloniale se déroule en dehors de l’Afrique, entre les historiens africains de la diaspora et les tenants européens de l’histoire « bénéfique » de la colonisation. Il semble d’ailleurs peu probable, pour le moment du moins, qu’une réconciliation soit en vue entre ces deux positions.

Nous attendons de l’Afrique ; qu'elle se ressaisisse, qu'elle se domine, qu'elle se définisse et qu'elle s'affirme. Nous attendons de l'Afrique, non pas comme un continent fantôme, selon l'expression de Michel Leiris ; mais une Afrique rénovée ; l'Afrique essentielle. Nous devons pouvoir être sûrs de ce que nous sommes. L’Afrique ne doit pas être seulement quémandeuse de crédits et mendiante de leçons, elle doit être aussi porteuse de missions et capable de s’émanciper.

C'est le rôle des hommes de culture et de civilisation nègres, c'est le rôle de « Présence Africaine », de tous les fils d’Afrique quelle que soit leur position d'appeler l'Afrique à cette tâche, à cette mission. C'est leur rôle d'animer l'Afrique, ses hommes d'Etat, ses peuples, ses élites, à cette ambition, à cette grande ambition ; celle qui consiste à penser qu'elle a quelque chose à dire au monde ; quelque chose qui aidera à rééquilibrer le monde.

L’échange de connaissances et de savoir-faire est toujours un élément positif et même constructif. Mais pour ce faire il faut que celui-ci soit un échange réel. Dans le cas de l’Afrique, il y a eu surtout dénigrement de la population dans son ensemble, de sa culture, de ses savoirs, ses coutumes et de ses mœurs. Cette manipulation a été tellement efficace que l’homme noir s’efforçait de ressembler au blanc en tous points de vue et qu’elle porte encore ses fruits 50 ans plus tard après les indépendances de la majorité des pays africains. Compter les bienfaits apportés par l’Europe à l’Afrique à cause de la colonisation ne sert à rien, pas plus que de pleurer sur ses méfaits. Devons-nous continuer toujours à regarder à travers le rétroviseur ? Sachons d’où on vient et où on va pour préparer notre monture à bon escient.

En définitive ; et pour ce qui concerne la mémoire collective, l’histoire et la civilisation Africaines se distinguent des autres par un inversement des valeurs qui lui est propre, La tradition orale y a bien plus de crédit et d’importance que les écrits et symboles réservés aux confréries ésotériques, ils n’ont donc pas de vocation vulgaire mais initiatique. La civilisation Africaine est donc à très forte dominante orale.

Les individus composant la civilisation Africaine sont la plupart de race noire, locuteurs des langues négro-égyptiennes et ont entretenu durant des millénaires des liens culturels et économiques avec d’autres contrées. Ces liens sont gâtés par les diverses intrusions étrangères européennes ou arabes conduisant au désastre identitaire que connait aujourd’hui cette civilisation millénaire en danger.

Les Africains ont trop bien intégré les connaissances des autres civilisations et ce, dans divers domaines, il leur reste maintenant à les assimiler dans leurs propres savoirs, à retrouver leur confiance, leur identité volée. Car, peut-être plus que le pillage des ressources, la conséquence la plus néfaste pour l’Afrique est sans doute ce dénigrement, si difficile à surmonter d’un côté comme de l’autre ! Nous avons brûlé des étapes dans notre évolution, dans l’élaboration de notre civilisation, et un peuple sans civilisation est un peuple aliéné sans perspective d’avenir. Des pays comme le Japon, la chine, l’Inde, la Corée etc… sont dits émergents car ils ont su assimiler les apports des civilisations des autres sans oublier leurs fondamentaux. Devons-nous accepter que l’histoire de l’Afrique se limite à trois mots, trois concepts qui sont : colonisation, décolonisation, post colonialisme ?peuple-culture-senegal.jpg

 

Amadou DIALLO   http://www.diallobeducation.com/



26/12/2016
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